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Lean et liberté : deux livres qui ont changé ma vision du management
Quand je dirigeais Tiger & June, deux livres ont vraiment transformé ma façon de manager : "Le virage Lean" d'Art Byrne et "Liberté & Cie" de Getz et Carney. Retour d'expérience honnête sur ce que j'en ai retenu — et sur leurs limites.
- Auteurs
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- Nom
- Jeremy Marchandeau
- https://x.com/tweetsbyjey
- Développeur passionné d'IA et de Data at Actuellement freelance
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Table des matières
Il y a quelques années, quand je co-dirigeais Tiger & June, j’ai lu deux livres qui m’ont franchement bousculé dans ma façon de penser le management. Pas des livres de « croissance personnelle » avec des formules magiques et des bullet points optimistes — plutôt deux approches sérieuses, documentées, qui proposent chacune une vision différente de la façon dont on organise le travail.
Ces deux livres, c’est “Le virage Lean” d’Art Byrne et “Liberté & Cie” d’Isaac Getz et Brian M. Carney.
Je ne vais pas te faire un résumé Wikipédia de chacun. Je vais te dire ce que j’en ai retenu, comment j’ai essayé de les appliquer dans une petite agence web, et pourquoi ils méritent d’être lus ensemble — même si, à première vue, ils ne racontent pas exactement la même histoire.
”Le virage Lean” — faire plus de valeur avec moins de gaspillage
Le Lean Management, c’est une philosophie née dans l’industrie automobile japonaise (Toyota, notamment) et popularisée depuis dans de nombreux secteurs. Art Byrne, dans “Le virage Lean”, en fait une synthèse très concrète, à partir de sa propre expérience de PDG.
L’idée centrale, c’est d’éliminer tout ce qui ne crée pas de valeur pour le client. Dans le jargon Lean, on appelle ça le “gaspillage” (ou muda en japonais). Et dans une agence web, il y en a partout si on ne fait pas attention.
Ce que j’ai appliqué chez Tiger & June
Quand j’ai découvert le Lean, plusieurs choses ont résonné immédiatement avec ce que je vivais au quotidien.
Trop de réunions, trop de validations, trop de friction. On avait tendance à vouloir tout valider en équipe, ce qui était bien intentionné mais ralentissait tout. Réduire les points de validation superflus, c’est du Lean.
Livrer vite une première version plutôt que de viser la perfection. Un client qui attend 3 mois une homepage “parfaite” aurait souvent préféré une version fonctionnelle en 3 semaines, qu’on améliore ensuite. Le Lean parle de flux continu de valeur — et dans notre contexte, ça voulait dire ne pas bloquer un projet en attendant que tout soit parfait.
Amélioration continue après chaque projet. On essayait, avec plus ou moins de succès, de faire des retros rapides : qu’est-ce qui a bien fonctionné ? Qu’est-ce qu’on changerait la prochaine fois ? C’est le principe du kaizen — l’amélioration continue, petite marche par petite marche.
Un flux de travail visible et simple. On utilisait Trello avec des colonnes basiques (À faire / En cours / Terminé). C’est une forme de kanban, et je recommande vraiment cet outil pour sa simplicité, surtout dans une petite équipe. Pas besoin de quelque chose de plus complexe quand on démarre.
Le Lean, ça ne parle pas que d’outils ou de process. C’est surtout une façon de penser : chaque décision doit se poser la question — est-ce que ça crée de la valeur pour le client, ou est-ce qu’on fait ça par habitude ?
”Liberté & Cie” — faire confiance aux gens, vraiment
Si le Lean est une approche très opérationnelle, “Liberté & Cie” est davantage une question culturelle et humaine. Getz et Carney documentent des entreprises qui ont choisi de donner beaucoup plus d’autonomie à leurs salariés, en réduisant la hiérarchie, les contrôles, les process imposés d’en haut.
L’idée, c’est que les gens font un meilleur travail quand on les traite comme des adultes responsables plutôt que comme des exécutants qu’on surveille. Et les entreprises qui ont testé ce modèle ont souvent observé à la fois plus d’engagement et de meilleures performances.
Une leçon reçue chez Modern Tribe
En parallèle de Tiger & June, j’ai travaillé pour Modern Tribe, l’entreprise américaine derrière The Events Calendar. Et c’est là que j’ai reçu une vraie leçon d’entreprise libérée — sans même que le terme soit prononcé.
Deux semaines après mon arrivée, j’avais un entretien de suivi avec mon manager Barry. Il me demandait comment se passait mon intégration, si je me sentais bien, ce qui pourrait être amélioré. Je lui ai répondu que tout allait très bien — le seul truc, c’est que la réunion hebdomadaire du mardi soir tombait à l’heure de mon entraînement de kung-fu. Pas un gros problème, juste un petit détail que j’évoquais en passant.
Barry m’a regardé et m’a dit : “Ah non, ça c’est un vrai problème. Il est important que tu ailles bien en dehors du travail, pour être bien au travail.”
Il a ensuite contacté chacun des 12 membres de l’équipe pour trouver un autre créneau. Pas de façon dramatique, juste tranquillement, parce que c’était la chose logique à faire.
J’en suis encore reconnaissant aujourd’hui. Pas parce que c’était un grand sacrifice de sa part — ça ne l’était pas. Mais parce que ça montrait une vraie cohérence entre le discours (“on prend soin des gens”) et les actes. Et c’est rare.
Chez Tiger & June, j’ai essayé de garder cet état d’esprit. Pas toujours facile dans une petite structure avec des contraintes de temps et de budget, mais c’est une direction qu’on essayait de tenir.
J’ai ensuite retrouvé ce même esprit chez Whodunit, où j’ai travaillé pendant cinq ans. Émilie Lebrun, qui a co-dirigé l’entreprise pendant de longues années avec son associé Nandor Wiener, est une leader vraiment inspirante — très avant-gardiste sur les questions de management et d’organisation du travail. Si tu t’intéresses à ces sujets, je te conseille de la suivre sur LinkedIn, elle y partage régulièrement sa réflexion avec beaucoup de clarté et de recul.
Les deux ensemble : compatibles, mais pas sans tension
Ces deux approches parlent toutes les deux de changer la façon de gérer une entreprise, mais depuis des angles différents.
Le Lean est très opérationnel : comment est-ce qu’on organise le travail pour créer plus de valeur en perdant moins de temps ? L’entreprise libérée est plutôt culturelle et humaine : comment est-ce qu’on crée un environnement où les gens ont vraiment envie de s’investir ?
Elles sont compatibles. En fait, beaucoup d’entreprises tech mélangent déjà ces idées via les méthodes Agile, qui s’inspirent à la fois du Lean (flux, itérations courtes, élimination du gaspillage) et de la confiance dans les équipes (auto-organisation, décisions proches du terrain).
Mais il y a un risque : si le Lean est appliqué de façon très top-down et contrôlante — en imposant des process rigides, en mesurant tout, en optimisant à outrance — ça va directement à l’encontre de ce que défend “Liberté & Cie”. Un Lean mal appliqué peut devenir l’outil parfait du micro-management.
La clé, je crois, c’est d’utiliser le Lean pour supprimer les obstacles — les réunions inutiles, les validations superflues, les process qui ralentissent sans ajouter de valeur — et non pour ajouter de nouvelles contraintes. Et d’utiliser l’esprit de l’entreprise libérée pour s’assurer que les gens ont l’espace pour penser, proposer et décider.
Ce que j’en retiens aujourd’hui
Je ne dirige plus d’agence. Mais ces deux livres continuent d’influencer ma façon de penser l’organisation du travail, y compris dans ma reconversion actuelle vers la data et l’IA.
Dans la data, on parle beaucoup de data-driven decisions — prendre des décisions basées sur des données plutôt que sur des intuitions ou des habitudes. C’est du Lean appliqué à la stratégie. Et dans les équipes data et IA que j’observe ou avec lesquelles j’interagis, les meilleures sont souvent celles qui ont su donner de l’autonomie à leurs membres tout en gardant des processus clairs et légers.
Si tu travailles en agence, en startup, ou si tu réfléchis à monter ta propre structure, je te recommande vraiment ces deux lectures. Pas parce qu’elles ont toutes les réponses — elles ne les ont pas. Mais parce qu’elles posent les bonnes questions.
Et les bonnes questions, c’est souvent plus utile que les mauvaises réponses.