Publié le

Paris Web 2025 : deux jours pour se rappeler pourquoi on fait ce métier

Retour sur l'édition 2025 de Paris Web, 20 ans après ses débuts. Unicode, validisme, IA, sécurité, typo, Web Components… un programme dense, des conférences qui font réfléchir, et une communauté qui continue de défendre un web de qualité.

Auteurs
Partager, c'est aimer !
Table des matières

Deux jours à Paris Web, c’est à la fois beaucoup et pas assez. Beaucoup, parce que le programme est dense et que les sujets s’enchaînent à un rythme qui ne laisse pas de temps mort. Pas assez, parce que les conversations dans les couloirs, les échanges impromptus entre deux sessions, ça aussi c’est Paris Web — et on en voudrait toujours plus.

Cette édition 2025 marquait les 20 ans de l’événement. Un bel anniversaire pour une conférence qui n’a rien perdu de sa pertinence ni de sa singularité. Interprètes LSF en direct pour toutes les conférences, vélotypie (ces artistes qui tapent plus vite que la lumière), plateaux repas 100 % vegan, code de conduite appliqué : Paris Web reste, à ma connaissance, l’événement web francophone le plus exigeant sur ces sujets. Et franchement, ça fait du bien.

Voici mon tour des conférences qui m’ont le plus marqué.


Unicode : bien plus qu’un standard technique

À la découverte du monde au travers de l’Unicode — Loïc Marleix

Je ne m’attendais pas à ce que Unicode devienne un sujet aussi passionnant. Loïc Marleix, designer indépendant et auteur d’un fanzine dédié aux caractères les plus incongrus du standard, a réussi à transformer 30 minutes sur l’encodage de caractères en une exploration culturelle et politique.

154 998 caractères, 161 systèmes d’écriture. Chaque glyphe a une histoire : une vieille mascotte de la poste japonaise, l’écriture mongole et ses contraintes d’affichage, des chiffres en forme de coquillage, ou encore des vestiges du Minitel. Unicode n’est pas qu’un outil technique — c’est aussi le reflet de choix politiques et culturels sur ce qui mérite d’exister dans nos communications numériques.

Ce que je retiens : on utilise Unicode tous les jours sans jamais vraiment s’y arrêter. Cette conférence donne envie de lever le capot, et ça, c’est exactement ce qu’on attend de Paris Web.


Accessibilité : aller au-delà des cases à cocher

Design validiste : comment rompre les normes systémiques — Tamara Sredojevic

Cette conférence s’adressait à celles et ceux qui connaissent déjà les bases de l’accessibilité et veulent aller plus loin — c’était clairement mon cas.

Tamara Sredojevic, UX Designer spécialisée en accessibilité et design neuroinclusif, a proposé une lecture systémique de l’exclusion. Le point de départ : pourquoi faut-il encore justifier l’accessibilité alors qu’aucune autre discipline n’est remise en question de cette façon ? Cette question, apparemment simple, ouvre sur une critique bien plus large de la manière dont nos sociétés hiérarchisent les besoins — et dont nos pratiques de design reproduisent, souvent sans le voir, des normes validistes.

Ce n’est pas une conférence qui donne des recettes. C’est une conférence qui remet en question la façon dont on pense nos métiers. Et ça, dans un secteur où l’accessibilité est encore trop souvent traitée comme une contrainte réglementaire plutôt que comme un choix de société, c’est indispensable.


Maintenance du web : l’infrastructure invisible

Maintenance du web : des données de référence, des boucles et du lien humain — François Daoust (W3C)

On a tendance à penser au web comme quelque chose qui « fonctionne » — comme l’eau ou l’électricité. Ce que cette conférence rappelle, c’est que ça ne tient qu’à condition que des milliers de personnes s’en occupent activement.

François Daoust, membre du W3C depuis 2007, a dressé un état des lieux vertigineux : plus de 650 spécifications, environ 80 000 termes définis, des millions de lignes de code dans les navigateurs, 60 000 tests principaux qui contiennent eux-mêmes plus de 2 millions de tests unitaires. Le tout maintenu par une communauté de communautés, chacune avec ses propres priorités et son propre langage.

Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est la partie sur le badge Baseline — cet indicateur visible sur MDN et Can I Use qui permet de savoir si une fonctionnalité web est suffisamment supportée pour être utilisée sereinement. Derrière cet outil en apparence simple, il y a tout un écosystème de données structurées et de boucles de rétroaction entre spécifications, navigateurs et développeur·euses. Une mécanique complexe, mais pensée pour que le web reste cohérent sur la durée.


L’IA dans nos métiers : intelligence collective vs intelligence artificielle ?

L’impact psychosocial de l’IA sur le futur de nos métiers du numérique — Raphaël Yharrassarry

Forcément, en pleine reconversion vers la data et l’IA, cette mini-conférence m’a particulièrement parlé — même si elle m’a surtout bousculé.

Raphaël Yharrassarry, lead UX designer et psychologue, a posé une question que l’industrie tech évite soigneusement : quand je rencontre un problème, est-ce que je demande à ma collègue, à ma communauté, ou à une IA ? Et surtout : est-ce que je fais ce choix librement, ou est-ce qu’on me le impose ?

Ce qui est mis en lumière, c’est la dimension psychosociale de l’IA dans les organisations — la perte du lien humain, la délégation silencieuse de l’organisation du travail à des outils non consentis, l’impact sur les dynamiques d’équipe. Les études sur le sujet sont encore peu nombreuses, mais elles convergent.

Je ne suis pas anti-IA — loin de là, c’est même la raison pour laquelle j’écris ce blog. Mais cette conférence m’a rappelé qu’adopter des outils IA sans réflexion préalable sur leur impact humain, c’est passer à côté d’une question essentielle. La tech raisonnable, ça ne concerne pas que les serveurs.


Typographie et accessibilité : retour aux fondamentaux

Identifier et choisir une typographie lisible — Damien Collot (Monotype)

Damien Collot, Directeur de la Création Typographique chez Monotype, a proposé un pas de côté bienvenu : avant de parler d’accessibilité numérique, revenir à l’histoire de la typographie et aux principes qui ont guidé la lisibilité bien avant que le mot « accessibilité » n’existe.

En tant que développeur, je suis régulièrement amené à choisir des polices pour des projets — souvent sans vraiment savoir ce qui différencie une typo lisible d’une autre. Cette conférence a comblé une lacune. Hauteur des lettres, espacement, contraste des formes, largeur des contre-formes… autant de critères concrets pour faire de meilleurs choix, dès la conception.


HTTPS : nécessaire, mais insuffisant

Le S de HTTPS — Agnès Haasser

Presque 90 % des sites web sont servis en HTTPS en 2025 — on est très loin des débuts de Paris Web où c’était dix fois moins. Let’s Encrypt a fait un travail remarquable pour démocratiser les certificats SSL. Mais Agnès Haasser a mis le doigt sur quelque chose qu’on préfère souvent ne pas entendre : HTTPS, ça ne suffit pas.

La conférence a commencé par de la culture : comment fonctionne un certificat SSL, ce qu’il contient, pourquoi ça plante parfois. Puis, place au concret : quelles sont les limites réelles de HTTPS en termes de sécurité ? Et surtout, quelles mesures complémentaires mettre en place, notamment pour les échanges machine à machine ?

En tant que développeur habitué à maintenir des sites WordPress, c’est le genre de piqûre de rappel qui fait du bien. On est trop souvent tentés de cocher la case “SSL = sécurisé” et de passer à autre chose.


Web Components et accessibilité : le Shadow DOM, ce casse-tête

Les Web Components et l’accessibilité — Simon Duhem & Nicolas Jouanno Daniel (MGDIS)

Après quatre ans de développement de Web Components, Simon Duhem et Nicolas Jouanno Daniel partagent leur retour d’expérience — notamment sur les défis liés au Shadow DOM et à l’accessibilité.

Le problème central : le Shadow DOM encapsule le contenu, ce qui est très pratique pour l’isolation des composants, mais ça crée des angles morts pour les outils d’audit d’accessibilité qui ne savent pas toujours le traverser. Conséquence : des composants qui “passent” les audits automatiques mais qui peuvent poser des problèmes réels aux utilisateurices de technologies d’assistance.

Les deux orateurs ont également évoqué leur démarche de contribution aux travaux d’évolution du RGAA pour mieux prendre en compte ces cas. Une conférence très concrète, ancrée dans des problèmes que tout développeur front va rencontrer tôt ou tard.


Un web pour tous, même sans connexion

Un web disponible, même sans Internet ? — Ignacio Rondini

La conférence qui a peut-être le plus élargi mon horizon. Ignacio Rondini, développeur chilien et fondateur d’Axoly Tech, a posé une question que j’aurais dû me poser plus tôt : quand on parle d’accessibilité et d’inclusion numérique, est-ce qu’on pense vraiment à tout le monde ?

À travers son expérience dans les zones rurales chiliennes, il a rappelé que pour une large partie de la population mondiale — et même en Europe — l’accès à un Internet fiable n’est pas acquis. Pas de connexion stable, pas d’appareils récents, pas toujours d’électricité. Concevoir pour ces contextes, c’est à la fois une question d’éthique et de sobriété technique : des pages légères, du offline-first avec les Service Workers, des interfaces qui dégradent gracieusement.

C’est aussi une approche qui rejoint les principes d’écoconception. Deux problèmes, une solution.


Ce que je retiens de cette édition

Paris Web 2025, c’était deux jours à la fois très techniques et très humains. Des conférences qui mêlent de la rigueur, des retours d’expérience concrets et une vraie réflexion de fond sur ce que signifie faire le web correctement.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est à quel point les sujets se répondent les uns aux autres. L’accessibilité traverse tout — la typographie, les Web Components, la typographie, Unicode. L’éthique aussi — que ce soit dans l’IA, dans la sobriété réseau, ou dans le design inclusif. Ce n’est pas une coïncidence : c’est exactement ce que Paris Web choisit de mettre en avant depuis 20 ans.

Merci à Whodunit de nous permettre d’assister à ce genre d’événement. Et à l’année prochaine pour la 21e édition.

Partager, c'est aimer !